Ségolène Royal répond à 17 questions sur les problèmes environnementaux

Quel objectif de réduction des émissions de notre pays vises-tu pour la fin de ton mandat ? Dans quelle tendance s’inscrit-il à l’horizon 2020 et 2050 ?
Le changement climatique est la principale menace environnementale qui pèse sur notre planète et sur l’Humanité. La lutte contre ce réchauffement doit, enfin, devenir une priorité absolue dans notre pays, comme partout dans le monde.
Ne nous y trompons pas : pour avoir une chance de stabiliser le climat au 21ème siècle, ou du moins limiter l’ampleur du réchauffement, nous devrons diviser les émissions par 2 à l’échelle de la planète, et donc, pour parvenir à ce résultat global, par 4 dans les pays aujourd’hui développés d’ici 2050. C’est un défi redoutable.
Cela nécessite d’être capable, à plus court terme, pour nous placer sur cette trajectoire, de les réduire de l’ordre d’un tiers d’ici 2020, ce qui est déjà considérable. Or, 2020, c’est demain. Nous devrons donc, dès le lendemain de l’élection présidentielle, prendre des décisions fortes dans les secteurs principalement responsable de l’augmentation de nos émissions - logement et transport – pour que s’enclenche ce processus de diminution. Cela nous permettra, dès 2012, de réduire nos émissions de quelques points.
Quelles mesures proposes-tu pour améliorer l’efficacité énergétique, la baisse de la consommation et l’utilisation d’énergies renouvelables dans le bâti existant ?
Pour réduire nos émissions, et, dans le même temps, réduire notre dépendance aux hydrocarbures – à commencer par le pétrole – et aussi faire baisser la pollution urbaine, deux axes seront déterminants.
Le premier axe, ce sera d’engager notre pays sur la voie de la sobriété énergétique, d’une plus grande efficacité dans l’usage de nos consommation. Il y a aujourd’hui un gaspillage énorme, dans l’habitât, parce qu’on isole mal les locaux, et dans les transports, parce qu’on utilise des modes de déplacement qui ne sont pas optimaux.
Pour cela, je lancerai un très grand plan d’isolation thermique des logements sociaux, qui devra être réalisé pendant le durée du quinquennat. Je rendrai ensuite obligatoire la démarche de Haute Qualité Environnementale pour toutes les constructions neuves maîtrisés par les
collectivités publiques (Etats, collectivités locales, établissements publics…). Mais nous devons voir plus loin : traiter les bâtiments un par un ne suffit pas. Lorsque de grandes opérations de rénovation ou de transformation urbaines existent, c’est à l’échelle de ces nouveaux quartiers qu’une démarche d’efficacité énergétique et environnementale devra être imposée, rendant obligatoire une réflexion d’ensemble sur le chauffage et l’eau chaude sanitaire (solaire thermique, géothermie…), le traitement de l’eau, l’élimination des déchets, le raccordement aux transports collectifs etc…
Dans ce cadre général, il sera indispensable de beaucoup plus utiliser les énergies renouvelables. En particulier, je pense qu’il n’y aucune raison de ne pas rendre obligatoire le recours au solaire thermique pour les constructions d’immeubles collectifs, à partir d’une certaine taille.
Pour ce qui concerne les transports, nous devrons développer les transports collectifs en ville et en agglomération, pour offrir, plus souvent qu’aujourd’hui, une alternative à la voiture. Mais nous devrons aussi accélérer la diffusion des voitures propres face aux véhicules polluants.
Nous devrons lancer, enfin, un grand plan en faveur du ferroutage, de façon à diminuer la part du transport des marchandises par camions. Nous devrons, de la même manière, accélérer la constitution du réseau de lignes à grandes vitesses, de façon à réduire la place de l’avion pour les déplacements de courte distance.
Le deuxième axe, se sera de se lancer résolument dans la recherche des technologies et des énergies de demain, ou pour améliorer le rendement de celles qui existent déjà – solaire photovoltaïque, biocarburants… -, qui nous permettront de préparer l’après pétrole et de renforcer encore notre efficacité énergétique. Nous devrons le faire en France, mais l’Europe pourra évidemment jouer un rôle essentiel également sur ce point, pour fédérer les énergies et mutualiser les projets.

Ségolène Royal pose la première pierre du premier "lycée Kyoto", entièrement écologique, à Poitiers, le 16 novembre 2006
Par quels modes de financement spécifiques penses-tu réaliser cette mesure du projet ?
Je suis favorable à une utilisation très importante de la fiscalité écologique, pénalisant les activités polluantes, encourageant les usages efficaces de l’énergie, et pour l’utilisation des recettes qui en résulteront pour financer les travaux nécessaires.
Le Gouvernement Villepin projette un plan pour la construction de 2900 km d’autoroutes dans les 20 prochaines années. Es-tu favorable à un moratoire sur les projets de construction d’autoroutes ?
Il est clair que ce dont notre pays a besoin, si l’on veut être cohérent avec les objectifs qui doivent être les nôtres en termes de réduction d’émission de GES d’ici 2020 et 2050, ce ne sont pas des milliers de kilomètres d’autoroutes, mais des milliers de kilomètres de lignes de ferroutage, de lignes à grande vitesse, de lignes de TER ou de tramways.
Ceci dit, faut-il un moratoire généralisé sur les autoroutes ? Entre rien et 2900 kilomètres, il faut examiner chaque projet dossiers et son utilité, mais de façon très exigeante, en tenant compte de nos objectifs de réduction des émissions, et en comparant les autoroutes non seulement par rapport aux infrastructures de transport collectif mais également par rapport aux autres types de routes.

Souhaites-tu pénaliser fiscalement les véhicules les plus polluants ?
Il n’est plus acceptable, lorsque des véhicules n’émettant plus qu’entre 100 et 140 g de C02 au km sont désormais largement disponibles, de ne pas pénaliser fiscalement un véhicule très polluant. En contrepartie, le crédit d’impôt pour les véhicules propres pourra être augmentés. Et les recettes qui résultent de la fiscalité sur les véhicules polluants permettront de financer l’extension des transports collectifs.
Comment comptes-tu lutter contre les augmentations excessives des loyers et pour la construction des logements sociaux les plus accessibles aux revenus modestes ?
La réponse à cette question relève de l’enjeu plus général, et prioritaire,de la crise du logement. Je souhaite notamment que l’Etat reprenne la main dans ce domaine lorsque les communes ne respectent pas les obligations qui leur son imposées par la loi.
Mais la politique de l’environnement a également un rôle à jouer si nous voulons alléger la part des dépenses liées au logement dans le budget des ménages. Plus aucun permis de construire ne doit être délivré sans que soient obligatoirement intégrées des installations en énergie renouvelable et en récupérateurs d’eaux pluviales. En Région Poitou-Charentes, c’est une baisse des charges de 40 à 50% que nous avons ainsi obtenue.
Quelles sont les principales mesures en matière de fiscalité écologique que tu comptes soutenir aux niveaux européen et français ?
Les taxes existantes doivent évoluer pour mieux appliquer le principe pollueur-payeur : taxation des émissions de gaz à effets de serre, taxation de l’eau à son juste prix, taxation européenne du kérosène pour les vols intérieurs, etc.
L’objectif est d’agir réellement sur les comportements, sans pour autant nuire à la compétitivité mondiale des entreprises européennes. La fiscalité écologique mise en place en Suède depuis 1990 est un bon exemple de politique efficace. Je me battrai pour que nous avancions dans cette direction.
Sachant que le transport automobile génère autant d’émissions de GES que le transport routier de marchandises, quelle est ta position à propos d’une baisse de la fiscalité du carburant, parfois proposée pour compenser la hausse du prix à la pompe ?
Je ne pense pas que cela soit une bonne idée, et encore moins un service à rendre à nos concitoyens, que de baisser les taxes sur l’essence au fur et à mesure de l’augmentation de son prix hors taxe. Cela ne ferait que masquer une réalité inéluctable : la certitude d’une hausse continue du prix de l’essence au fur et à mesure de l’épuisement des ressources pétrolière, et retarder les choix nécessaires.
Nous rendrons bien plus service à nos concitoyens en leur permettant d’échapper à une sorte d’obligation de consommer un tel niveau d’essence. Trois choses sont essentielles pour cela :
- d’abord, accélérer le développement des transports en commun, et, le cas échéant, la mise en place de tarification sociale pour aider nos concitoyens les moins aisés à les emprunter.
- ensuite, je l’ai dis, accélérer la diffusion de voitures plus propres, moins gourmandes, moins polluantes, si besoin est par des mesures réglementaires, et non seulement fiscales.
- enfin, préparer les carburants alternatifs de demain, par un grandprogramme de recherche, dont l’Europe pourrait utilement prendre l’initiative.
Es-tu favorable à une sortie progressive du nucléaire ?
La part du nucléaire dans la production d’électricité est aujourd’hui excessive. Elle devra diminuer pour être remplacée par une production issue des énergies renouvelables disponibles (éoliennes, solaire photovoltaïque…) ou qui seront issues, demain, des travaux de recherche, qui devront d’ailleurs être considérablement augmentés.
Cette diminution de la part relative du nucléaire sera, dans ce contexte, d’autant plus importante que nous serons par ailleurs capables de réduire nos besoins énergétiques, notre consommation globale.
Ferais-tu de la création d’emplois « développement durable », mais aussi du développement de l’économie sociale et solidaire, un axe majeur de la politique de l’emploi et présenté comme tel aux français lors de la campagne présidentielle ?
Il existe aujourd’hui un champ considérable pour la création d’emplois dans le domaine de l’environnement et du développement durable. Notre engagement dans la voie de l’excellence environnementale deviendra de ce point de vue l’un des moteurs de la création d’emplois dans notre pays au cours des vingt prochaines années. Que l’on songe au secteur du bâtiment, avec les travaux d’isolation nécessaires, ou l’incorporation de normes énergétiques renforcées dans les constructions neuves, au secteur de l’aménagement urbain, des transports, de l’agriculture biologique, des énergies renouvelables… il y a tant à faire !
Plus globalement, nous devrons aussi relancer les programmes de protection de l’environnement en permettant aux associations de protection de la nature d’embaucher à nouveau avec l’aide de l’Etat.
Soutiens-tu une redistribution des subventions agricoles plus favorables à l’agriculture biologique, et l’octroi de primes d’installation attractives pour les agriculteurs bio ?
Oui, absolument. Le modèle d’agriculture intensive poussé à l’extrême provoque désormais des dégâts dont chacun prend conscience, en termes d’usage excessif de la ressource en eau, alors que les épisodes de sécheresse se multiplient, en termes de pollution des sols et des nappes par les pesticides et les nitrates, et en termes d’atteinte à la santé qui en découlent. Et face aux menaces environnementales découlant des OGM, il est urgent d’appliquer strictement le principe de précaution.
Notre pays est très en retard dans le domaine de l’agriculture biologique.
Chez certain de nos voisins européens, les surfaces correspondantes sont cinq fois plus importantes.
Es-tu favorable à un plan d’action ambitieux pour protéger la biodiversité dans les DOM-TOM, ainsi qu’au renforcement de la loi Littoral et du contrôle de son application ?
Oui, bien sûr. Face à la chute drastique de la biodiversité à laquelle nous sommes confrontés à l’échelle de la planète, la France à une responsabilité particulière, car elle renferme à elle seule, du fait de la variété de son territoire, 50 % de la biodiversité européenne.
Mais cette biodiversité est absolument exceptionnelle outre-mer, que ce soit aux Antilles, en Guyane, à la Réunion, en Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie. La première urgence, face aux menaces qui pèsent sur elles, est de sauvegarder la forêt et la biodiversité guyanaises, et de contribuer ainsi à la protection de l’ensemble amazonien, de veiller sur la protection du lagon calédonien, etc.
Quant à la loi Littoral, sa remise en cause permanente n’est pas admissible, alors qu’elle constitue un outil incomparable pour protéger nos zones côtières et humides, et la biodiversité qui s’y trouve. Les moyens du Conservatoire du littoral doivent être augmentés.
Es-tu favorable à des mesures en France visant à pénaliser les modes d’exploitation non durables des ressources naturelles ? Peux-tu en citer quelques-unes ?
Deux sujets sont particulièrement importants dans le contexte que vous évoquez : la surexploitation de la forêt équatoriale d’une part, à cause de la consommation abusive des bois qui en proviennent ; et la surexploitation de certaines zones de pêches. Nous devrons agir sur ces deux volets.
Serais-tu prête en plus à défendre au sein de la communauté internationale la création d’un Tribunal Pénal International de l’Environnement chargé de traiter les crimes d’atteinte à l’environnement ?
S’il existe, à un moment donné, au plan international, une opportunité pour une telle mesure, pourquoi pas, mais regardons la réalité en face : depuis qu’un gouvernement de gauche, en France, en 2000, a lancé l’idée de la création d’une Organisation mondiale de l’environnement, les choses n’avancent à l’ONU que très lentement. Il est très difficile sur ces sujets de faire émerger un consensus international. Cela prend des années.
Alors, continuons d’abord à faire de la création d’un OME une très forte priorité, à mobiliser sans cesse nos partenaires européens, à convaincre un à un les pays du Sud, et nous serons utiles à la défense de l’environnement au niveau mondial.
Es-tu favorable à un renforcement de la loi NRE (élargissement à 250 entreprises, réalisation d’audits par les syndicats…) ?
Oui, d’autant plus que beaucoup d’entreprises, après une période d’adaptation et un démarrage un peu difficile, jouent plutôt bien le jeu, et ont compris l’intérêt, pour elles-mêmes, de cette démarche. Il existe une vraie opportunité pour aller plus loin, et faire des entreprises un levier supplémentaire de l’action en faveur du développement durable.
Souhaites-tu augmenter fortement le budget de l’Ademe et dans quelles proportions ?
Il faudrait plutôt dire « restaurer » le budget de l’Ademe, qui a été massacré par la droite depuis 2002, comme elle l’avait d’ailleurs fait entre 1986 et 1988, puis entre 1993 et 1995. Son budget devra immédiatement revenir à son niveau de 2001, puis être augmenté. Cette Agence à tant à faire en matière de maîtrise de l’énergie et de développement des énergies renouvelables !
Dans ta vie quotidienne, quels sont les gestes que tu mets en oeuvre pour préserver l’environnement ?
On peut faire beaucoup soi même : trier ses déchets, réduire sa consommation en chauffage et en électricité, favoriser le train sur l’avion etc… Mais j’ai aussi la chance, en tant que Présidente de Région, de pouvoir agir dans ma vie quotidienne au service de l’environnement en mettant en place une grande politique publique ambitieuse à l’échelle de ma région. C’est cette même ambition que je souhaite développer pour la France.